“Couleurs non primaires” – Intervention de Christina Goh – Table ronde du 25 mai 2022 – Tours France

Après la célébration officielle de la préfecture d’Indre-et-Loire le 10 mai 2022, une table ronde, organisée par la Ville de Tours, s’inscrivait dans la continuité de la commémoration de la Journée nationale des mémoires de l’esclavage, des traites et de leurs abolitions. Pour rappel, la France en effet, étant le premier et seul État qui, à ce jour, ait déclaré la traite négrière et l’esclavage “crime contre l’humanité” et à avoir décrété une journée nationale de commémoration.

Entre Montréal, la Martinique et Tours

Un public dans la salle mais aussi en ligne, pour assister à la table ronde internationale “Mémoires, histoire de l’esclavage et enjeux contemporains” le 25 mai à 18H. Une première dans la Ville de Tours et un événement introduit par l’Adjointe au Maire Madame Ba-Tall.
Les intervenants de la table ronde : le Dr Joël Desrosiers, psychiatre et poète, membre de l’Académie des lettres du Québec (depuis Montréal, Québec), Arlette Pujar, docteure en droit public, directrice du Centre National de la Fonction Publique Territoriale (depuis la Martinique), Bob Paterson, animateur à la radio tourangelle Radio Béton, président de l’association Soleil 972 Martinique, présent à Tours depuis 1977, Gervasio Semedo, économiste et président de la Ligue Internationale contre le Racisme et l’Antisémitisme et Christina Goh, poétesse et vocaliste de blues.

A découvrir, l’essai écrit et présenté par Christina Goh lors de la table ronde :
Ecouter l’article mis en podcast, cliquez.


“Couleurs non primaires”
par Christina Goh

Merci de me permettre de vous lire cette prose sur les Mémoires, l’histoire de l’esclavage et les enjeux contemporains, sous un angle particulier. Celui d’une poétesse.         

Dans le monde artistique, les couleurs et les langages  se mêlent librement depuis toujours.

Mémoires…
S’il nous faut évoquer l’esclavage et plus particulièrement la traite négrière, je souhaiterai mentionner la subtilité de la poétesse Phillis Wheatley qui fût kidnappée sur les côtes d’Afrique de l’Ouest et mise en esclavage.

Statue de Phillis Wheatley – Boston Women’s memorial USA

18ème siècle, sur le marché des esclaves de Boston, aux Amériques, la petite fille, présumée née en 1753, de 7 ans débarquée du négrier est trop malade, trop frêle et ne tiendra vraisemblablement pas. M. Wheatley ne veut pas d’une domestique malade. Madame Wheatley s’entête. Achetée, Phillis ne sera finalement jamais la bonne à tout faire de la maison Wheatley. Elle apprendra à lire, à écrire, de l’anglais au latin. Ecrira son premier recueil à 14 ans. Personne ne voudra publier l’ouvrage. Cela se fera en Angleterre grâce aux efforts des Wheatley qui défendront l’intégrité de Phillis face au racisme et à l’incrédulité jusqu’à leur mort. Anomalie ? Phillis qui, est contre toutes attentes, après avoir été soupçonnée de plagiat, reconnue comme l’autrice de ses œuvres. Phillis Wheatley, libre, qui mourut (1784) dans des conditions difficiles mais lutta de toutes les forces de sa poésie pour l’Indépendance de la jeune Amérique. Elle est considérée aujourd’hui comme la mère de la poésie africaine-américaine… Nous y reviendrons.

Toujours le 18ème siècle. France (métropolitaine), la traite, c’est aussi l’histoire de la Société des Amis des Noirs de Jacques Pierre Brissot, Etienne Clavière et Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau. “Outsiders” et même décriés par leurs propres contemporains, figures atypiques de la Révolution Française. Et pour citer l’Encyclopædia Universalis :

« L’objectif des Amis des Noirs, Première association française abolitionniste, crée en 1788, fût bien de préparer la suppression de la traite et l’abolition de l’esclavage. Mais ils se heurtent aux intérêts des colons et à la haine des Montagnards, qui les envoient à l’échafaud (Brissot en 1793) ou les conduisent au suicide (Clavière, Condorcet). Seul l’abbé Grégoire échappe à la répression. Il est même élu à la Convention, où il demande « la mise hors la loi du commerce infâme ». Sous son impulsion et celle de Danton, la Convention abolit l’esclavage le 4 février 1794. » »

Oui, la lutte pour qu’on en arrive à ce que je puisse vous dire ces quelques mots ce soir, fût complexe, longue et remplie d’actes transcendants inouïs en métropole comme sur les îles, où les vies se mêlent et s’entremêlent, d’actes de détresse aussi, tellement, trop marqués de cruauté et de désespoir jusqu’au suicide.

Comme celui de ces millions d’esclaves qui choisirent d’abréger leurs vies, parfois sans laisser de descendants. Qui y pensent ? Suicide de Louis Delgrès, homme de couleur né libre, et de ses compagnons d’armes pour leur dernier cri de l’innocence et du désespoir :

« C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs
Victime de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens toujours fidèles à la patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux…

À ce style, nous avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle…»


D’autres choisirent de vivre… Malgré tout.  Ils témoignèrent de par leur simple existence.

Toujours au 18ème siècle. Je pense à Dido Elizabeth Belle (1761-1804). Fille naturelle de l’amiral anglais John Lindsay, commandant la frégate HMS Trent dans les Antilles, et de l’esclave noire Maria Belle, morte trop tôt. Dido, recueillie par la famille de son père, petit neveu de William Murray, Lord Mansfield.

Dido, témoignage vivant de l’impossible, membre de la famille de son grand-oncle Lord Mansfield, Président de la Haute Cour d’Angleterre et du Pays de Galles,  qui, appelé à présider en 1772, au procès polémique concernant l’esclave James Somersett, prit un arrêt dont la conclusion retentissante est généralement considérée comme la première étape de l’abolition de l’esclavage en Grande-Bretagne.

Quand les vies et intérêts se mêlent à ce point, c’est un seul fil à suivre qui pourrait faire le tour de cette planète.

Et si je dois témoigner de ma propre existence, je pense à l’arrière-grand-mère paternelle de ma propre mère, Madeleine Edragas à Sainte-Anne, Martinique. Femme noire comme la nuit. De ma grand-mère maternelle Paulette Jacoby, au teint caramel, descendante de Sorel. De mon grand oncle, aventurier au Nicaragua. Et j’évoquerai aussi le casque militaire gardé de génération en génération dans la maison familial au village de la famille de mon père tout près de Divo en Côte d’Ivoire. Le casque du Portugais qui se lia d’amitié avec mon ancêtre alors que la traite faisait rage et qui donna son nom à l’enfant de l’ami. Tous ces protagonistes sont en moi. La couleur prend ainsi tout son sens. En moi, elle n’est pas primaire. Elle est la nuance de tous les mélanges de couleurs. Nous sommes complexes nuances ! Nous sommes art.

Qui peut prétendre parmi nous ce soir connaître toutes les couleurs qui le composent ?

Et je pense, mémoires, à mes larmes versées au Mount Auburn Cemetery aux USA, devant les tombes de Clément Garnett Morgan, (1859-1929). Né esclave, qui n’a jamais renoncé à son droit à l’éducation et au vote. Qui a fini avocat pour les droits civiques, un des fondateurs du Niagara Movement et de la branche de Boston de la National Association for the Advancement of Colored People. Il repose près de son épouse Gertrude Wright Morgan (1855 – 1931), suffragette.

Voilà ma mémoire, voilà l’histoire de l’esclavage à travers mon regard.

Et l’enjeu, dans ce 21ème siècle, est de mon humble point de vue, la prise en compte de la société telle qu’elle se définit actuellement, au moment où nous parlons. Non comme une certaine génération a pu la vivre. Que ce soit de manière traumatique ou extatique ou encore sans prise en compte de libertés gagnées et d’avancées, furent-elles considérées minimes.

Car des droits ont été gagnés et depuis la fin du 20ème siècle, les nouvelles technologies ont irrémédiablement changé la donne.

Aujourd’hui, on n’a plus un seul canal d’information ou d’éducation. Les informations et les alertes aux « fake news » sont plus accessibles et même utilisées dans le cadre scolaire et universitaire. Tout individu est libre en un clic ou un “slide” de choisir parmi une palette de propositions historiques, scientifiques, culturelles aussi, en fonction de ses passions. Et partant de ce fait, combien sont-ils aujourd’hui à être fiers de leurs racines mais à préférer une autre culture que celle de leurs origines ou celle de leurs parents ?

Fleuve Whanganui, “personnalité juridique”. Photo de Felix Engelhardt

A l’image de la passion pour la KPOP, musique coréenne, de millions d’adolescents. En juillet 2020, le groupe musical Coréen BTS, atteint immédiatement la première place dans 103 pays dans le monde tous continents compris. Sur Tik-Tok, les adolescents ont pleuré avec les influenceurs du même âge dans des villes bombardées, victimes de traite humaine sur les côtes, dans des cuisines ou dans des salons cachés. Ils se sont sentis solidaires d’immigrés rêveurs finissant vendus comme comme du bétail.  Et leur sentiment d’injustice se décline en posts partagés ou en engagement. Combien sont-ils à vouloir vivre par passion sur d’autres continents ? Internet, un réseau global. Comme la planète. Et la sauvegarde de la terre n’a jamais été autant à l’ordre du jour au sens littéraire et littéral : La montée des eaux menace avec la fonte des glaciers de l’Antartique et nous savons le nombre de territoires français qui sont constitués en îles… Parlant d’identité, en Nouvelle Zélande, le fleuve Whanganui est (depuis le 15 mars 2017) légalement considéré comme « personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs y afférents ». En avril 2018, la partie de la forêt amazonienne située en Colombie s’est vu attribuer un nouveau statut : “sujet de droit”, c’est-à-dire une entité reconnue comme personne morale. Voilà le monde du 21ème siècle qui s’amorce !

Pour conclure, et revenant à Phillis Wheatley, évoquée au début de ce propos, qui se passionna pour Homère et les mythologies anciennes à son adolescence. A l’image de Phillis, nos enfants explorent avec la même passion, le numérique, ses e-book et ses créations digitales ou immersives, inspirés des mythologies japonaise, celtique, nordique. En témoigne le succès planétaire d’œuvres, de jeux vidéo (quinze records pulvérisés dans le livre Guiness des records pour un jeu que je ne citerai pas), depuis 1986.

Un des enjeux serait pour les générations plus anciennes et les personnes de bonne volonté, de comprendre ce qui est déjà en cours, de comprendre ces générations nées au 21ème siècle, nées avec l’Internet, qui ont leurs propres combats à mener.

Une génération qui, n’est pas sourde, qui entend et a compris l’histoire et respecte les mémoires, certes, mais qui, aurait peut-être souhaité choisir librement QUI elle voudrait être dans un monde sans chaos.

A l’image de cette nouvelle génération à découvrir sur le net, comme :

Manon Corbice : suisse, danseuse professionnelle de danse africaine ; Morgan Bullock, africaine-américaine, danseuse de danse traditionnelle irlandaise ; Laure Mafo, française d’origine camerounaise, chanteuse traditionnelle de pansori coréen…

Je finirai avec l’extrait de ce poème de Phillis Wheatley que je reprends en français, extrait de « On imagination ».


Imagination ! Qui peut chanter ta force ?

Ou qui peut décrire la rapidité de ta course ?
S’élevant dans les airs pour trouver l’éclat des hauteurs,
Le palais empyrénéen du Dieu du tonnerre,
Nous, sur tes pignons, pouvons surpasser le vent,
Et laisser derrière nous l’univers ondulant :
D’étoile en étoile, l’optique mentale se déplace,
Mesure les cieux, et recense les royaumes inaccessibles.
Là, d’un seul coup d’œil, nous saisissons le puissant tout,
Ou encore, avec de nouveaux mondes, émerveillons l’âme libre.



Un texte de Christina Goh
Lu dans le cadre de la Journée nationale des mémoires de l’esclavage, des traites et de leurs abolitions, le 25 mai 2022 à l’Hôtel de Ville de Tours France.

Mention
The Poems of Phillis Wheatley: With Letters and a Biographical Note de Phillis Wheatley
Extraits des écrits
de Goh sur Confidences poétiques, sur More of Us Project

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